Chapitre 4

Ki fut réveillée par un ébrouement près de son oreille. Elle repoussa les vastes naseaux de Sigmund. Ses yeux s’ouvrirent et elle resta immobile, le regard fixé sur un ciel doux du plus sombre des gris, presque noir. L’aube sur le point de poindre, peut-être ? Pourtant, elle se sentait étrangement reposée et revigorée, comme si elle avait dormi plus qu’une nuit. Des rêves se délitaient aux limites de son esprit et elle tenta d’en recoller les morceaux. Mais les songes s’effilochèrent devant son regard éveillé. Il avait été question d’un château sur les contreforts du ciel, paré de dentelles de lumière. Elle avait su que Vandien s’y trouvait, et pas seulement lui, mais aussi tout ce que son cœur avait toujours désiré. Elle n’avait qu’à suivre la route jusqu’aux lueurs tremblantes à l’horizon. Elle tenta de se souvenir de plus de détails mais s’en trouva incapable. Le rêve échappait à la fraction consciente de son esprit pour se diffuser dans les parties plus profondes de son être.

Elle s’assit et s’étira. La faim se faisait légèrement sentir. Il faut dire que son dernier repas avait été constitué de baies et d’eau de source. Avant cela, le cinmeth à la taverne. Cela ramenait son dernier vrai repas au matin précédent. C’était un miracle qu’elle ne soit pas affamée.

Elle grimpa sur le siège de son chariot et ouvrit la porte de la cabine. Celle-ci, plongée dans la pénombre, était pleine de l’odeur familière de Vandien, de la nourriture stockée et de leurs affaires à tous les deux. Elle se baissa pour passer sous un groupe de saucisses fumées qui pendaient du plafond afin de pouvoir descendre dans son petit sanctuaire. Elle se déplaçait avec aisance au milieu du capharnaüm familier. Elle tira son couteau et tendit la main en direction de l’une des saucisses suspendues.

Non. Pas de viande. Ki laissa retomber son couteau et examina les saucisses. Pourquoi ne les avait-elle jamais vues comme des morceaux de chair morte auparavant ? Elle sentit le dégoût monter en elle. Elle frotta ses doigts le long de sa jupe longue pour effacer l’odeur de la viande graisseuse. Elle s’aperçut qu’elle n’avait plus envie que d’un morceau de fromage et de quelques fruits séchés. Du thé lui ferait du bien. Elle récupéra sa bouilloire. Mais l’idée de faire un feu le long de ce cours d’eau argenté, de brûler à mort toutes ces petites plantes et cette mousse profonde dans le simple but d’obtenir une boisson chaude la fit tressaillir. Elle songea aussi à la manière dont les flammes oranges et brillantes poignarderaient cette nuit si douce, dévoreraient cette pénombre apaisante. Elle reposa la bouilloire.

Les ténèbres argentées à l’extérieur de la cabine l’accueillirent une nouvelle fois. Elles l’électrifiaient à présent, là où elles l’avaient auparavant apaisée. Elle mordait alternativement dans le fromage et les fruits tout en se baladant autour de son chariot. Les chevaux étaient aussi impatients qu’elle. Ils s’approchèrent pour quémander une bouchée de pomme séchée. Sigurd, rustre comme à son habitude, mordit Sigmund pour tenter d’obtenir plus que sa part. Mais elle répartit équitablement les morceaux en se contentant d’administrer une petite tape sur le nez velouté de Sigurd. Elle termina son fromage et but l’eau du ruisseau à longues gorgées.

Elle se sentait habitée d’un certain empressement. Elle se prit à souhaiter que Vandien l’ait attendue. Pourquoi ne s’était-il pas arrêté ? La route s’étendait, silencieuse, devant elle et le ciel était toujours aussi gris. Les lueurs à l’horizon n’étaient pas celles de l’aube mais plutôt le même scintillement de joyaux que ce qu’elle avait remarqué la nuit précédente. Un homme à cheval pouvait avoir parcouru une très longue distance à présent. Si elle voulait le rattraper, elle devait partir tout de suite. Au moins ne risquait-elle pas de se tromper de route : elle n’avait rencontré aucun carrefour. Elle se demanda au passage comment faisaient les gens pour se rendre dans les cottages qu’elle avait aperçus auparavant puis haussa les épaules. Ce n’était pas son problème, même si elle pouvait comprendre qu’ils n’aient pas envie de transformer des étendues de mousse si douce au toucher en routes dures et désagréables sous le pied.

Elle émit un léger sifflement et l’équipage la rejoignit. Les chevaux glissèrent jusqu’à leur emplacement à la manière de grands fantômes gris. Tandis que Ki se penchait pour saisir les boucles et les lanières, elle eut soudain une conscience étonnamment aiguë de leurs corps immenses et profilés sous ses doigts. Mais même le difficile Sigurd se montrait particulièrement docile. Une fois le harnais en place, Ki se sentit brusquement pleine d’allégresse. Elle était repartie vers Vandien et tout ce qui pouvait l’attendre. Vers ces mystérieuses et attirantes lueurs de mystère à l’horizon. Les Joyaux du Limbreth répondirent doucement à ses rêves. Ki sourit à cette idée. Elle n’était pas sûre de ce qui l’attendait là-bas mais cela avait de moins en moins d’importance. Vandien n’en constituait qu’une partie désormais.

Elle grimpa sur son chariot et saisit les rênes. L’attelage prit la direction de la route lisse et légèrement brillante qui s’étendait devant eux. Les roues commencèrent leur voyage, le grondement du chariot atténué par la régularité de la surface de la route. Ki ressentait les vibrations comme de la musique traversant son corps. Elle se laissa aller en arrière contre la porte de la cabine, les rênes lâches entre ses doigts. Les sabots de l’attelage ne raclaient ni ne trébuchaient, il n’y avait que le bruit régulier de leur pas plein d’aisance. Ils traversèrent des pâturages légèrement incurvés puis des champs, de toute évidence cultivés, sans toutefois qu’elle puisse en identifier les cultures. Les plantes poussaient en rangées régulières, des buissons dont les feuilles luisaient d’un éclat bleu-vert vigoureux même dans l’obscurité.

Le demi-jour gris et tranquille s’enroulait chaudement autour d’elle. Il semblait ne pas avoir de fin : elle avait cessé de chercher dans le ciel les signes d’une aube imminente. Les chevaux avançaient d’un pas ferme, apparemment aussi résolus à progresser que Ki elle-même. Elle leva les yeux vers les lueurs intermittentes à la base du ciel. Une comparaison lui vint à l’esprit. Elle ferma les yeux et appuya légèrement sur ses paupières jusqu’à y voir des lueurs. Lorsqu’elle ouvrit de nouveau les yeux, elle fut à la fois heureuse et satisfaite de découvrir que les lumières et les formes correspondaient parfaitement. Elles étaient siennes, ces lumières lointaines, conçues pour Ki. Il était impensable qu’elle n’aille pas vers elles.

Et puis Sigurd se mit à rechigner, très légèrement, et Sigmund fut bien obligé de lui faire écho. L’attelage contourna prudemment des objets entassés sur la route. L’une des grandes roues mordit un peu sur la mousse épaisse tandis que l’équipage évitait l’obstacle. Ki jeta un œil en arrière pour voir ce qu’ils avaient dépassé, s’attendant à trouver quelque panier de légumes tombé du chariot d’un marchand. Sous le coup de la surprise, elle tira sur les rênes et fit s’arrêter les chevaux. Ki regardait en bas en se penchant par-dessus le côté du chariot. Par habitude, elle tira la manette de frein et enroula les rênes autour avant de descendre. Le bouclier d’un Déguerpisseur semblait la fixer depuis le sol.

C’était comme un seau d’eau jeté au visage d’un rêveur. Elle se retrouva tirée contre sa volonté jusqu’au bord de son univers habituel. Devant elle se trouvait l’équipement classique d’un guerrier et de sa monture. C’était une énigme sur laquelle elle n’avait pas envie de se pencher. Mais pourtant c’était là, trop étrange pour être ignoré. Elle souleva dubitativement le chemisier capitonné sur le dessus de la pile d’objets. Il se déroula entre ses mains, lui retombant au niveau des genoux. Une guerrière de grande taille. Le regard de Ki scruta le vide de la nuit, s’attendant à entendre quelqu’un lui crier de laisser ses affaires tranquilles. Il n’y eut pas un mouvement, pas un son.

Sous le chemisier se trouvait une cotte de mailles légère mais soigneusement ouvragée, qui émit un léger carillon tandis qu’elle la soulevait. Dessous se trouvaient des pantalons de cuir dotés d’épais renforts et des accessoires tubulaires dont Ki déduisit qu’il s’agissait de protections pour les bras. Des bottes dotées d’éperons étaient appuyées contre une selle de cuir noir. La conception particulière de celle-ci laissait à penser qu’elle devait être singulièrement inconfortable. Une bride, étrangement conçue elle aussi, était enroulée autour du troussequin. Les autres objets à lanières et les morceaux de métal situés sous la selle semblaient constituer une armure légère pour cheval. L’épée était une lame raide et lourde, d’un style avec lequel Ki n’était pas familière. Son fourreau de cuir noir renforcé de métal, taché et usé, attestait d’un usage régulier. Et le bouclier arborait le sigle honni des Déguerpisseurs.

Ki laissa la bride lui tomber des mains. Elle s’éloigna de la pile de vêtements. Mais elle s’arrêta avant même d’avoir posé une main sur le chariot. C’était une agression. Et pas seulement contre elle. Cet entassement d’équipement guerrier, si étranger à ce monde paisible, était comme une tache sur la route plane et lisse. Comme un cochon mort au milieu d’une fontaine.

Elle se frotta la nuque, mal à l’aise. Ces affaires appartenaient à quelqu’un. Forcément. Mais il n’y avait personne en vue et elle ne voyait pas pour quelle raison un guerrier pourrait s’arrêter et se déshabiller ainsi que sa monture, avant de reprendre sa route. Elle n’arrivait même pas à concevoir l’idée d’un guerrier utilisant cette route.

Elle ne pouvait pas laisser l’armure entassée là. Elle regarda de nouveau autour d’elle, se sentant étrangement coupable. Elle rassembla les pièces d’armure et les chargea sur le plateau de fret du chariot. Ce n’est pas du vol, juste du nettoyage, se répétait-t-elle fermement. Que nulle saleté de Jojorum ne vienne polluer ce paysage. Elle frotta ses mains pour se débarrasser de leur odeur et remonta sur son chariot. Elle reprit sa progression. L’attelage tirait sans effort au fil d’une pente très douce. La route, restée droite pendant si longtemps, s’incurvait à présent en une courbe progressive. Ki leva les yeux pour trouver les lumières à l’horizon face à elle, attirantes. Donc tout allait bien. Elle progressait toujours en direction des lumières du Limbreth et Vandien la retrouverait là-bas. Elle n’avait qu’à suivre la route, comme l’avait dit le Gardien.

Mais la voie était bloquée. Une forme immense sortit des ténèbres pour leur barrer le passage. Nettement plus grande qu’un humain, la chose se tenait silencieusement sur la route. Ce fut l’étrangeté de la créature qui impressionna le plus Ki. Elle n’arrivait pas à l’identifier. Perplexe, elle étudia les contours ténus de sa silhouette tandis qu’ils s’approchaient. Elle sentit l’inquiétude monter en elle.

Sigurd, puis Sigmund, hennirent pour saluer la créature et, lorsque celle-ci leur répondit, il s’avéra que ce n’était finalement qu’un cheval. Celui-ci ne s’enfuit pas au galop à leur approche, mais vint à leur rencontre, comme s’il se sentait seul et aussi étranger à cet endroit qu’aux yeux de Ki.

Quand le chariot se trouva en face de lui, deux pensées se firent simultanément jour dans l’esprit de Ki. Cet animal était difficile à voir, aussi sombre que ses propres chevaux dans le crépuscule permanent ; il ne possédait pas la luminescence intérieure propre aux créatures de cet endroit. La seconde pensée était plus troublante. C’était le cheval dont elle avait suivi les traces et ce n’était pas celui de Vandien.

C’était une bête lourde, peut-être un cheval de trait égaré. Une inspection plus détaillée révéla des pattes fines, puissantes mais pas aussi épaisses que celles de ses propres chevaux. Son dos et ses flancs n’arboraient aucune des marques causées par un harnais de trait, seulement une longue et fine cicatrice blanche visible sur sa robe noire. Une cicatrice comme une lance aurait pu en infliger. C’était le cheval de guerre dénudé dont l’équipement se trouvait à l’arrière du chariot.

Pas celui de Vandien. La pensée s’avérait étrangement difficile à accepter. Elle jeta un œil au cheval qui avançait maintenant de concert avec son attelage. Si ce n’était pas celui de Vandien alors... Ki eut du mal à se concentrer sur ce que cela signifiait. Cela voulait dire que Vandien était parti à pied vers le Limbreth. Elle fronça les sourcils. Cela ne collait pas. Il y avait quelque chose qui n’allait pas dans cette solution, quelque chose qui lui titillait l’esprit. Pourquoi Vandien serait-il parti devant elle alors qu’il aurait pu attendre et voyager confortablement dans le chariot ? Lorsqu’elle le rattraperait, elle lui poserait la question. Mais elle allait devoir se hâter à présent pour le rattraper. Elle fit claquer les rênes sur le dos des chevaux gris et ils augmentèrent l’allure avec obéissance. Le cheval noir soutenait toujours le rythme.

C’était un soulagement que de revenir à la contemplation de la route noire qui se déroulait devant elle. Elle se surprit à chantonner un vieux morceau Romni qui se mélangeait agréablement à la cadence des sabots de ses bêtes. Le cheval inconnu à ses côtés semblait apprécier ; il agitait les oreilles pour capter sa voix. La pénombre se reflétait dans son œil noir et mobile.

La chanson mourut entre ses lèvres. Elle écouta un chorus de pépiements qui provenait de l’un des côtés de la route. A cet endroit, la surface lisse cédait sa place à une étendue marécageuse d’herbes pleine de roseaux et de fleurs jaunes et blanches. L’eau immobile autour des roseaux était comme un miroir noir brillant pour le ciel. Au-delà du marécage s’étendait un champ houleux, au fond duquel s’élevait une hutte. Ki vit une silhouette en sortir en se baissant pour passer l’ouverture étroite avant de se relever de toute sa taille.

Homme ou femme, elle n’aurait su le dire à cette distance, mais c’était un humain. Ou quelque chose de très proche. Une chevelure luisante aux reflets jaunes lui rappela la femme qu’elle avait aperçue en passant la porte. La silhouette s’empara d’un outil posé contre le mur de la hutte et s’ébranla en direction du champ. Ki se sentit soudain prise du désir de parler à quelqu’un. Elle tira sur les rênes et se leva brusquement pour se mettre debout sur le siège.

— Hé là ! appela-t-elle, en agitant les bras au-dessus de sa tête.

Sa voix sonnait minuscule et improbable dans l’obscurité. Ki se sentit soudain stupide. Elle était là, debout sur son chariot à agiter les bras comme si elle ne constituait pas déjà la seule présence visible sur la surface plane de la route. N’importe qui regardant dans sa direction ne pouvait que la remarquer. Elle se rassit sur son siège mais garda une main levée pour saluer. La silhouette s’avançait vers le champ et le chariot. Sa robe longue lui descendait au-dessous des genoux, captant l’étrange lumière de l’endroit pour mieux la réfléchir à chaque pas. Mais la personne ne lui adressa pas la parole, ni ne tourna même la tête dans sa direction.

— Hé ! lança de nouveau Ki.

Elle avait voulu crier plus fort que la première fois, mais son appel sembla au contraire porter moins loin, comme si sa propre timidité avait conspiré avec la tranquillité de la nuit pour la faire taire. La personne avait atteint la première ligne des rangées inégales de cultures. L’outil se levait et s’abattait, se levait et s’abattait, sur un rythme régulier. Elle pouvait entendre ses raclements sur la terre.

— Hé ! cria une nouvelle fois Ki, aussi fort qu’elle le pouvait.

L’individu se tourna lentement pour la regarder. Les cheveux jaunes et luisants s’écartèrent et la lumière d’une paire d’yeux se braqua sur Ki. Pendant un moment, ces yeux lumineux la fixèrent tandis qu’elle agitait la main, un sourire idiot sur le visage. Puis ils retournèrent vers la terre et la binette recommença à se lever et à s’abattre en cadence.

La main levée de Ki redescendit sur ses cuisses. Un rejet aussi éloquent n’avait pas besoin de mots. Elle ressentit les tiraillements liés au sentiment de rejet, les mêmes qu’elle avait connus enfant lorsque les gamins d’un village étaient maintenus à distance par des parents qui ne voulaient pas voir leurs gosses traîner avec une petite Romni farouche. C’était la même chose, on pouvait la voir mais pas lui prêter attention. Elle sentit des larmes lui picoter le coin des yeux. Elle fit claquer les rênes sur le dos des chevaux. Le cheval sans cavalier se remit à suivre la cadence de l’attelage de Ki.

Qu’est-ce qui lui prenait ? se demanda-t-elle. N’avait-elle pas laissé derrière elle ce sentiment de vulnérabilité bien avant de devenir une femme ? Cette route nocturne semblait lui avoir arraché ses protections aussi facilement qu’elle lui avait auparavant fait ressentir la joie simple d’être en vie. Fallait-il toujours que joie et tristesse se contrebalancent ainsi ?

Elle fut soudain la proie d’une soif intense. Elle fit coulisser la porte de la cabine et tendit le bras pour attraper la gourde qui était toujours accrochée à l’intérieur. Puis elle se souvint de la fraîcheur argentée du cours d’eau et sut qu’aucune autre source ne pourrait la satisfaire. Elle agita les rênes, faisant de nouveau accélérer son équipage. Aussi intense que fût sa soif, elle ne toucherait pas à l’eau marécageuse qui s’étendait à présent de chaque côté de la route. L’eau des marécages, disaient les Romni, était une eau de fièvre et de maladie, qui n’attendait que d’infecter les imprudents. Mais là où il y avait un marécage, on pouvait rapidement trouver les cours d’eau et les ruisseaux qui l’alimentaient. Et cette eau-là, songea-t-elle, serait fraîche, argentée et lui ferait du bien. Tout comme le vin pouvait parfois faire du bien, ainsi que le cinmeth, plus alcoolisé et épicé. Ki, qui ne se laissait que rarement aller à de tels désirs maladifs, ressentit un soupçon de malaise. Elle le fit rapidement taire. Elle avait envie de l’eau fraîche et claire du cours d’eau, et alors ? Cela rendait-il ce désir dangereux d’une quelconque manière ?

« Tu passes tes journées à te refuser tout plaisir de crainte que si tu profites de quelque chose, tu n’arrives pas à supporter la vie sans elle par la suite. »

N’était-ce pas ce que lui répétait constamment Vandien ? Mais regardez-le, cette merveille d’auto-complaisance ! L’argent qui rentrait dans sa bourse en ressortait immédiatement. Combien de fois l’avait-elle vu vider sa bourse dans une foire au bord de la route et en repartir sans rien d’autre qu’un gâteau sucré et le souvenir d’acrobates et de ménestrels ? Elle l’enviait pour cela, d’une manière qu’elle ne pourrait jamais lui avouer. Elle aurait aimé pouvoir oublier toute prudence, se départir de sa méfiance habituelle l’espace d’un après-midi et redevenir une enfant sans inquiétudes au sujet du lendemain. Vandien vivait sa vie comme il dépensait son argent : avec générosité. Tout le surprenait et le fascinait. Les saisons passées en sa compagnie avaient montré à Ki que le fait qu’il donne aux autres ne diminuait en rien ce qu’il lui destinait à elle. Par moments, elle avait l’impression que la moitié de ses sentiments pour lui étaient composés de la joie de savoir qu’il existait ainsi, arpentant le monde avec tant d’insouciance, sans prendre de précautions mais en s’arrangeant toujours pour retomber sur ses pieds. Il lui apportait l’équilibre. Elle aimait la façon dont les fils de l’existence de Vandien se mêlaient à ceux de la sienne et l’affectaient. Elle aimait la manière dont cela la poussait à prendre des risques qu’elle aurait ordinairement refusé de considérer, même si elle continuait à défendre sa propre stabilité face à la témérité de Vandien.

Elle s’appuya contre la porte de la cabine et se laissa rafraîchir par l’air brassé par le mouvement du chariot. Avait-elle jamais connu une nuit dédiée à de telles pensées ? Telle une petite fille dans la lune, elle savourait son affection pour Vandien comme si leur amitié était nouvelle et miraculeuse. Elle se surprit à sourire en songeant à ses yeux aussi sombres que ceux d’un faucon, à son nez fin et droit, à ses lèvres, si mobiles lorsqu’il riait et si expressives lorsque son âme était émue. Elle repensa à ses boucles noires et indisciplinées qui poussaient toujours trop vite, à la douceur de sa moustache et à l’odeur de son corps qui, même après avoir transpiré, lui évoquait le parfum des fougères écrasées et des herbes aromatiques. Elle sentit son cœur se gonfler. Jamais auparavant elle ne s’était ainsi laissé aller à apprécier sa tendresse envers lui, la laissant balayer de ses pensées tous les inconvénients et les dilemmes que lui posait leur étrange partenariat. Elle déballait les souvenirs de Vandien qu’elle chérissait le plus, se faisait plaisir en se remémorant cette fois où ses yeux s’étaient régalés de sa silhouette révélée par les flammes de son feu de camp, les instants éclairés à la bougie dans la cabine où son visage luisait de transpiration dans la chaleur de leur passion, les souvenirs sensuels des muscles de ses épaules d’homme sous ses mains de femme.

Ki déglutit et les larmes lui montèrent aux yeux. Vandien lui manquait. Il devrait être ici, à ses côtés, pour qu’elle puisse enfin exprimer à haute voix ce qu’elle ressentait. Une larme unique coula le long de sa joue. Elle se laissait totalement aller à ses émotions. Quelque chose était en train de lui arriver. Elle ne savait pas quoi mais c’était un soulagement de pouvoir enfin vider les compartiments secrets de son cœur. La nuit apaisante partageait ses pensées et l’aidait à y mettre de l’ordre pour l’éloigner des tourments et des soucis. Elle se sentait comme guérie... mais elle avait aussi terriblement soif.

Les sabots des chevaux gris émirent un son creux en claquant sur des planches de bois. Avec un reniflement, Ki sortit brusquement de sa rêverie et réalisa qu’elle était en train de traverser un pont étroit. L’édifice était aussi simple et fonctionnel que le précédent était élégant et invraisemblable. Le cheval de guerre eut la sagesse de se laisser dépasser afin que le chariot traverse devant lui. Le regard de Ki plongea dans un cours d’eau plus large que le premier qu’elle avait traversé ; celui-ci était pratiquement une rivière.

Arrivée de l’autre côté du pont, Ki arrêta son attelage et son chariot sur une étendue de graviers ronds. Un silence s’abattit sur eux lorsque cessèrent les craquements du chariot. Puis, au milieu du silence, elle perçut le murmure vif de l’eau au-dessus du lit de graviers de la rivière. Les pierres mouvantes craquaient sous les sabots du cheval noir tandis qu’il s’avançait en direction de l’eau. En le voyant boire, les chevaux de Ki se mirent à agiter la tête avec impatience en tirant sur les rênes qu’elle tenait toujours en mains. Rappelée à ses devoirs, Ki descendit pour les libérer de leur harnais. Elle fit glisser les lanières au bas de leurs larges dos gris et les deux animaux descendirent vers la rivière. Elle remonta le long du cours d’eau pour boire elle aussi.

À cet endroit, on ne voyait aucun reflet, aucun chatoiement argenté dans le miroir de l’eau. Ici, l’eau s’élançait en bouillonnant par-dessus les graviers, elle moussait et brillait dans les ténèbres. Ki s’agenouilla et, soudain trop impatiente pour mettre ses mains en coupe et boire, elle plongea son visage dans l’eau et ouvrit la bouche. L’eau s’y engouffra, trop vive et trop puissante pour être bue. Ki ouvrit les yeux mais ne vit que des bulles argentées tandis que l’eau lavait la fatigue de ses yeux et emplissait sa bouche de fraîcheur. Ses cheveux étaient retombés par-dessus son visage jusque dans le torrent, elle sentait leur traction tandis qu’ils suivaient le mouvement des flots. Elle resta agenouillée un long moment, le bruit venteux de l’eau à un doigt à peine de ses oreilles. Elle se sentait vivante, mobile. Puis, une pression montante dans sa poitrine lui rappela qu’elle avait besoin d’air autant que de cette fraîcheur pour survivre. À contrecœur, elle releva son visage hors de l’eau pour prendre une profonde inspiration de l’air tiède de la nuit.

Elle mit cette fois ses mains en coupe et but longuement. Le goût de l’eau était au-delà de toute description ; tous les soucis de Ki disparurent. Il n’y avait plus que la jouissance du poids du liquide dans son corps, puis le désir de dormir et de se reposer. Aller chercher une couverture dans le chariot s’avéra presque trop contraignant, mais elle le fit néanmoins. Elle l’étendit sur les graviers près de l’une des roues en la pliant en deux pour protéger son dos des cailloux. Le flot de la rivière semblait créer son propre vent, riche des odeurs de l’eau et des plantes. Elle tituba à la limite du sommeil.

Des pas, légers et rapides, se firent entendre sur le gravier. À un autre moment, Ki se serait retournée sur le ventre et se serait relevée en trombe pour faire face à l’intrus. Mais à un autre moment, elle aurait aussi préparé un feu de camp, avec de la nourriture en train de cuire, et se serait trouvée en train de prendre un thé tout en planifiant soigneusement la journée à venir. Elle aurait été en train de s’inquiéter au sujet de Vandien.

Les pensées s’effilochèrent et disparurent de son esprit. Ainsi un autre bipède (d’après le bruit des pas) avait choisi de la rejoindre. N’était-ce pas aussi simple de considérer qu’il s’agissait d’un être inoffensif et amical plutôt que le contraire ? Ki s’étira partiellement, juste assez pour en ressentir le plaisir sans tirer sur aucun muscle. Elle ne dit rien, pas plus que le visiteur. Les pas se rapprochèrent, courts et vifs. Puis un hennissement retentit, mais il ne provenait pas de l’un de ses chevaux. C’était le cheval noir, s’approchant en hâte sur le gravier pour saluer l’étranger. Ki fit l’effort de tourner la tête et d’ouvrir les yeux.

Le cheval de guerre frottait son nez contre l’épaule de l’inconnue. La Romni les regarda, vaguement curieuse. L’inconnue s’adressait à son cheval d’une voix basse, dans une langue que Ki ne connaissait pas. Puis elle le gratta derrière les oreilles, à son emplacement favori. La créature était nue et sa fourrure rase était similaire à celle du cheval. Elle dépassait la Romni d’une bonne tête, et était deux fois plus large. Sous la lumière lunaire, Ki devina qu’elle avait les yeux noirs. Une sombre toison était tirée en arrière depuis son front par-dessus le sommet de son crâne, atteignant tout juste le bas de sa nuque épaisse. Les yeux de l’inconnue dévisageaient effrontément Ki et ses oreilles étaient légèrement inclinées vers l’avant. En plus de ce signe d’attention, Ki vit que la fourrure sur son crâne se redressait en émettant un bruit similaire aux épines d’un porc-épic pour former une crête. La Romni était presque sûre de savoir de quoi il s’agissait.

— Brurjan, murmura-t-elle.

L’inconnue secoua la tête et répliqua dans un Commun doté d’un accent aussi léger qu’agréable.

— Brurjan-humaine. Je suis une métisse.

Et cela expliquait tout. Cela justifiait la fine fourrure qui s’étendait sur son ventre presque jusqu’à la hauteur des seins inclinés et les jambes musculeuses formées plus comme les pattes d’un chat que comme celles d’une humaine, recouvertes de la même fourrure sombre. Ses pieds étaient petits et ronds comme ceux d’un chameau. En avançant vers Ki, elle affecta le pas vif et court typique des Brurjan. La fourrure dissimulait ses hanches et ses reins, mais son dos souple et ses bras étaient à peine plus poilus que ceux de Ki elle-même. De plus, elle était trop petite pour être une pure Brurjan, son nez était trop proéminent, ses doigts trop longs. Ki ressentit soudain de la pitié pour elle, car elle ne pouvait passer ni pour une humaine ni pour une Brurjan. Ki ne connaissait que trois espèces capables d’une relation sexuelle agréable avec les humains. Mais seul l’accouplement des Brurjan et des humains pouvait parfois donner lieu à une grossesse. Et dans les rares cas où l’enfant survivait, c’était, comme elle l’avait si bien dit, un métis.

— Tu es une humaine, et de l’autre côté de la porte.

Ki hocha la tête.

— Je m’appelle Ki.

— Hollyika.

Elle se détourna de Ki et se dirigea vers la rivière. Ki écouta le son de ses pas sur les pierres. Les petits pas des Brurjan s’enchaînaient rapidement mais n’offraient que de courtes enjambées. Les oreilles exercées de Ki l’entendirent même laper l’eau. Elle but longuement, et Ki se mit à somnoler. Elle entendit les pas revenir et se réveilla juste assez longtemps pour voir que Hollyika avait retiré du chariot la couverture de selle du cheval noir. Elle la secoua et l’étendit à plat sur les graviers à côté de Ki. Toutes deux s’endormirent.

La porte du Limbreth
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